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Focus : La restauration d’une étude préparatoire

Bérengère Guillet a achevé sa formation de restauratrice d’art en consacrant son travail de fin de parcours à la restauration d’une étude préparatoire, conservée par le Musée, d’un des chefs-d’œuvre du musée d’Orsay. Elle présente ici son étude et son intervention.

Élève à l’Institut national du Patrimoine, au département des restaurateurs, ma cinquième et dernière année de formation m’a offert l’opportunité d’étudier et de restaurer une œuvre du Musée départemental Maurice Denis. Il s’agit d’une grande esquisse (1,67 x 0,81 m) préparatoire au Portrait d’Yvonne Lerolle en trois aspects, peint par Maurice Denis en 1897 et aujourd’hui exposé au Musée d’Orsay . Elle présente la particularité d’être double-face : une seule toile peinte face et revers.

Les deux faces du croquis préparatoires
© Bérengère Guillet

Mais pourquoi et comment Maurice Denis a-t-il réalisé le portrait de cette jeune fille de 20 ans ? Voilà la question qui a d’abord conduit notre étude historique. À en croire justement sa correspondance, Maurice Denis connaissait très bien la jeune fille. Il fait sa connaissance par l’intermédiaire de son père, Henry Lerolle, qu’il rencontre au tout début de sa carrière et avec qui il entretiendra une longue relation de mécénat et d’amitié. Bientôt l’artiste est adopté par tout le clan Lerolle, et en particulier par les filles aînées, Yvonne et Christine, qu’il fait poser pour pouvoir réaliser, pour chacune d’elles, un portrait d’après nature.

Maurice Denis,Triple portrait d’Yvonne Lerolle, 1897, Musée d’Orsay, Paris.
© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Cependant Yvonne a l’habitude de côtoyer des artistes et d’être pour eux – à l’instar de sa mère – un modèle et même une muse. Car les Lerolle se font un devoir de recevoir chez eux leurs amis, en même temps que des artistes de leur connaissance : des musiciens comme Claude Debussy (qui s’inspire d’Yvonne pour son personnage d’opéra, Mélisande), des peintres comme Edouard Degas (qui va souvent la photographier ) ou Auguste Renoir (qui la représente au piano avec sa sœur ), ou encore des écrivains comme André Gide ou Stéphane Mallarmé (dont la fille est l’une de ses amies proches ). « C’étaient leurs proches, voilà tout » . Il se constitue ainsi un véritable cénacle, lieu de confraternité bourgeoise et artistique, qui profite à tous. Et en particulier aux jeunes artistes, comme Maurice Denis, qui vient d’achever sa formation artistique à l’Académie Julian et a fondé, avec ses compagnons d’école, un petit groupe d’artistes, « prophètes » de la modernité : les Nabis.

Dans cette famille bourgeoise, riche et cultivée, le jeune peintre va donc élargir son cercle de relations et remporter de nouvelles commandes. Cependant son carnet de compte indique qu’il n’a pas « vendu » mais « donné » ce portait à la jeune fille, probablement en cadeau de fiançailles à l’annonce de son prochain mariage (arrangé par Degas) avec Édouard Rouart, le fils d’Henri Rouart, grand mécène des Impressionnistes. Un portrait comme un souhait de bonheur. Pourtant le sort d’Yvonne ne sera pas très enviable. C’est pourquoi elle tient beaucoup aux œuvres qu’elle possède de l’artiste, « ses petits Denis » comme les appelle, et en particulier « lui [son portrait] (votre œuvre et mon image) »(lettre d’Yvonne Lerolle à Maurice Denis) , qui lui rappellent sa jeunesse heureuse et lui apportent un précieux soutien moral. Une fois le contexte historique établi, nous avons engagé une recherche technique et scientifique, nous interrogeant non plus sur le sujet de l’œuvre mais sa réalisation technique et sa matérialité. L’œuvre se compose d’une toile en lin encollée. Le remploi de ce même support pour deux essais de composition témoigne du manque de moyens de ce jeune artiste qui, à ses débuts, avait l’habitude d’économiser ses fournitures et de réemployer son matériel. Maurice Denis a ensuite préparé sa toile avec une couche d’impression vert sombre à base d’huile et d’essence de térébenthine (un diluant très volatile), étalée au couteau, qui cherche à imiter l’aspect mat et rugueux d’une peinture murale et traduit sa fascination pour les fresquistes italiens. Entre cette première couche colorée et les suivantes, s’intercalent plusieurs campagnes de dessins préparatoire, au crayon graphite, au fusain ou à la craie, que nous avons entrepris de repérer et cartographier le plus complètement possible en examinant l’œuvre dans le domaine de l’infrarouge au moyen d’un appareil photographique puis d’une caméra multispectrale, celle-ci permettant de rentrer couches après couches dans la peinture. A partir de là, et après avoir évalué en détail l’état de conservation de l’œuvre, nous avons achevé notre mémoire par sa restauration. L’objectif était de la rendre à nouveau exposable. Nous avons commencé par décrasser la couche picturale. En raison de sa grande porosité et de sa forte sensibilité à l’eau et aux solvants, nous avons opté pour un décrassage à sec, avec des gommes douces, et avons travaillé sous loupe binoculaire, contournant les traits de dessin pour ne pas risquer d’effacer ces témoignages aussi précieux que fragiles. Puis nous avons refixé les zones de fragilité en veillant à ajuster la viscosité de l’adhésif pour limiter le risque d’auréoles et en surveillant l’impact de cette opération d’une face sur l’autre face à l’aide d’un miroir. Puis nous avons démonté l’ancien système de mise en tension par laçage, trop invasif et surtout pas réglable. Pour ce faire nous avons retiré les œillets installés sur les bords inférieur et supérieur, déplié les bords latéraux et retiré les restes d’adhésif par compresses de solvant, puis consolidé les zones perforées. Restait à résorber les déformations de la toile en plaçant l’œuvre par cycles de 8h dans une chambre humide à 76% d’humidité relative. Pour finir nous l’avons retendu sur un nouveau châssis, dit « flottant », au moyen de bandes de tension et avons éliminé les repeints désaccordés qui masquait un ancien accident pour les reprendre avec un mastic à base de méthylcellulose et pigments.

Bérengère Guillet en restauration (aspiration des scrupules)
© Bérengère Guillet

Pour conclure, ce travail de mémoire aura été tout aussi passionnant que riche en échanges et en défis techniques. Il permettra – nous l’espérons – que les visiteurs découvrent ou re-découvrent le très beau « métier » de dessinateur et de peintre du jeune Maurice Denis.


Bérengère Guillet, restauratrice diplômée.


Le mémoire complet est consultable sur demande motivée à ce lien.

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